Dans la forêt, on finit par juger scandaleux que certains arbres soient plus hauts que d’autres.
Les chênes furent accusés d’arrogance verticale, les peupliers de privilège structurel, et les sapins d’afficher une réussite indécente.
Le Conseil pour l’Équité Sylvestre lança donc une grande réforme.
D’abord, on limita la croissance des plus grands, pour ne pas humilier les plus petits.
Ensuite, on arrosa intensivement les plus fragiles, on installa des tuteurs publics, on créa un Secrétariat à la Réduction des Écarts de Canopée, puis un Comité indépendant chargé de mesurer, chaque trimestre, le ressenti des arbustes face à la domination historique des troncs élancés.
Comme les différences persistaient, on conclut que la forêt souffrait surtout d’un manque de moyens.
On doubla les budgets. Puis les budgets des budgets. On mit en place un plan “Une cime pour tous”, des ateliers d’estime chlorophyllienne, et un programme pilote destiné à aider les buissons à se projeter dans une trajectoire de séquoia.
Quelques années plus tard, les chênes poussaient discrètement la nuit, les buissons restaient buissons, les sapins remplissaient des formulaires de croissance prévisionnelle, et la seule chose qui avait vraiment prospéré, c’était l’administration.
Alors le Conseil publia un rapport de 400 pages concluant, avec une gravité admirable, que la forêt n’avait pas échoué à cause du plan, mais à cause de son manque d’adhésion au plan.
On décida donc de relancer une réforme plus ambitieuse encore, avec davantage d’arrosage ciblé, moins de croissance libre, et un nouveau slogan peint sur l’écorce de chaque tronc : “L’égalité progresse.”
Et ce fut ainsi qu’on obtint enfin une forêt exemplaire :
moins haute, moins robuste, moins vivante mais parfaitement conforme
à l’idéal de ceux qui préféraient rabaisser les chênes plutôt
que laisser pousser les arbres.